martes, octubre 31, 2006

La globalisation

Il est difficile de penser en terme de globalisation du marché lorsqu’on a une petite maison d’édition, car on y perd son âme. Par certains aspects nous pouvons jouer dans la cour des grands, sans atteindre évidemment les objectifs financiers. Il est d’autant plus difficile d’exister dans un contexte de globalisation du marché, quand on vient d’une petite enclave francophone en Amérique du Nord. Et le défi est de durer et c’est difficile car il y a un gros trafic. Je n’ai pas d’artillerie lourde à déployer pour faire découvrir un auteur, je n’ai que ma propre volonté et j’ai le devoir de donner la vie à un texte dans lequel je me suis engagée; de tenir mon rôle de passeur. Et j’ai la chance d’être appuyée par une équipe compétente qui croit en la littérature

J’ai réussi à faire découvrir les romans des Allusifs en France. Ce qui n’était pas gagné d’avance en étant basé à Montréal. Ça exige un entraînement de marathonien pour suivre le marché sur deux continents. Sans le marché français, où les ventes sont les plus importantes, les éditions les Allusifs n’existeraient plus. Les Allusifs est la première maison d’édition québécoise qui a pignon sur rue en France. Ceci dit, j’adore vivre à Montréal, mais, il manque décidément une ouverture face à la littérature étrangère au Québec. Aussi la population n’est pas aussi importante qu’en France pour soutenir substantiellement une maison d’édition comme la mienne qui doit s’appuyer sur ses ventes et non sur les aides gouvernementales.

La globalisation entraîne aussi une certaine déchéance su système éditorial contemporain. À preuve, les lignes directrices des programmes gouvernementaux ont fortement encouragé les publications d’œuvres québécoises et canadiennes, et malheureusement il est aujourd’hui bien difficile pour un lecteur de s’y retrouver dans cette surproduction. Ce fait profite sans doute à quelques marchands, et peut-être aux gouvernements, mais quelle est l’influence réelle hors de nos frontières ? Pourtant, une littérature forte ne peut advenir que sous l’égide d’une politique éditoriale exigeante, sévère, et non pas dans un milieu qui favorise complaisamment la surproduction artificielle d’œuvres « nationales ».

La particularité des Allusifs est de refuser de se laisser enfermer dans le double carcan de la littérature québécoise et de la francophonie, d'ouvrir ma maison à tous les horizons, à toutes les littératures. J’ai fondé ma maison d’édition en 2001 avec une volonté acharnée d’amener l’ailleurs au Québec et le Québec ailleurs. Lorsque m’est venue l’idée de mettre en avant les romans courts et d’ouvrir d’emblée à la littérature mondiale, tout s’est mis en place naturellement. Ces deux lignes enchevêtrées avaient un sens.

Mon arme face aux grands groupes est le choix éditorial : pas de textes édulcorés, consensuels. Pas d’autoroute. Je doute toujours et il n’y aucun calcul derrière mes choix éditoriaux. Je table sur ma passion des œuvres singulières et des voix distinctives pour conquérir sans trêve les lecteurs fascinés par la pluralité des expériences humaines et rompus à la fréquentation des points de contact entre les cultures et les civilisations.

Je garde une totale indépendance face aux chiffres. Souvent, je publie des auteurs qui sont pour la première fois traduit en français, et si je calculais aucun parmi eux ne serait publié aux Allusifs.

L’édition connaît un terrible assèchement et c’est souvent en ces temps sombres qu’émergent des nouvelles maisons d’édition avec une réelle vision et qui sont motivés à faire découvrir des textes de qualité.

La vie de l’édition au Québec, comme à l’étranger, semble se résumer à des intrigues commerciales dont les derniers rebondissements sont les rachats des grands groupes éditoriales et le sacrifice à l’audimat d’émissions littéraires. Peu d’opposition de la part des intellectuels, des diverses associations. Et pourtant il faut se poser cette question : Que se passera-t-il avec ces nouveaux monstres tentaculaires quand ils décideront un jour de céder leurs acquisitions éditoriales, se tourneront-ils vers les groupes indépendants ou vers deux grandes forces qui surgiront et s’affronteront ? Dans ce contexte, est-ce que Google deviendra dominant? Il se révèle de plus en plus difficile de trouver sa place dans cet univers; notre mode de fonctionnement nous isole et nous éloigne plus de la communauté. Des initiatives de solidarité sont essentielles à notre existence.

Tout peut sembler complexe, mais tout finit par se joindre : cette année, j’ai partagé un stand à Francfort avec deux éditrices Italiennes et une Espagnole et cette expérience a démontré à chacune, les possibilités qui nous sont offertes en mettant en commun nos points de contact.

Je fais mienne, dorénavant, la phrase d'Antonio Machado, "le chemin se fait en marchant"...